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Industrie et commerce sous l'Ancien Régime

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Arguments avancés pour rendre navigable la rivière Agoût. Archives départementales du Tarn, 1 J 31/1.

Que dit l’intendant Nicolas de Lamoignon de Basville (80) dans son manuscrit publié en 1736 ? Il décrit une industrie, une production vivrière et un commerce, dans les trois anciens diocèses qui forment l’actuel département du Tarn. Son regard servira d’analyse rapide pour la fin de l’Ancien Régime :
Le diocèse de Lavaur est un païs fort abondant en toutes sortes de denrées. (…) ; le diocèse de Castres présente en revanche beaucoup de manufactures où l’on travaille en petites étoffes de laine, comme ratines, burats, cordelats, bayettes, serges et crêpons qui leur attire beaucoup d’argent. (…) Dans le diocèse d’Albi, outre les blés, les pastels, les vins, et les bêtes à laine, ce païs produit encore du saffran et des prunes que l’on fait sécher et dont on fait un assez grand commerce. (…) Il n’y a des manufactures qu’à Réalmont et Alby. Elles ne fabriquent que des crêpons, burats, bayettes, et razes. Le terroir de Gaillac dans ce diocèse produit des vins qui se peuvent transporter. Il s’en fait un grand commerce par la rivière de Tarn qui commence à être navigable en cet endroit. (…) Les paroisses de [Carmaux] et de Saint-Benoît ont de très bonnes mines de charbon. Au reste ce diocèse a beaucoup souffert de l’établissement du Canal de Languedoc parce que Albi avant ce temps-là, étoit un entrepôt pour le commerce des huiles qui venoient du Bas-Languedoc sur des mulets, dont on se servoit ensuite pour raporter les denrées de ce diocèse. (…)

L’activité de production du pastel en Albigeois, florissante au XVIe siècle, existe encore au XVIIIe siècle. Elle a fait la richesse de ce pays de « cocagne » (81) depuis le tournant de la fin du XVe et le début XVIe siècle, enrichissant les notables. (82) Au XVIIIe siècle au contraire, l’intendant de Basville décrit un monde économique peu florissant, caractérisé par la proto-industrie textile dans les diocèses de Castres et d’Albi, dans le travail de la laine essentiellement. Les produits de cette industrie s’exportaient déjà, via les ports de Bordeaux ou de la Méditerranée. Dans l’ensemble, il s’agissait d’une production textile de moyenne ou petite qualité. S’il parle de manufactures, il ne faut pas imaginer de grandes usines. Il faut comprendre que les manufacturiers-négociants alimentaient les multiples paysans-tisserands en matières premières et en métiers à tisser, et concentraient la production en un lieu, avant de la proposer en foire. Ces multiples aspects du travail étaient réalisés par plusieurs membres d’une même famille de notables : par exemple, la famille Mialhe dans le Vabrais au XVIIIe siècle (83) et la famille de Barrau de Cordes (84).

Il faut évoquer aussi l’utilisation de la force motrice de l’eau pour faire tourner les moulins (à huile de noix, à céréales, et aussi moulins-foulons pour fouler et feutrer la laine, moulins à papier). Albi, au bord du Tarn, avait ses moulins (moulins du chapitre, moulins « albigeois », etc.) de façon fort ancienne, Castres et Mazamet aussi. Durfort actionnait ses martinets à cuivre avec la seule force motrice. Basville n’évoque pas le travail du cuir dans notre région, pourtant Castres avait déjà une population d’artisans spécialisés dans le travail des peaux : tanneurs, blanchers et parcheminiers. Dans ce qui constituait le faubourg de Castres, l’architecture des maisons bordant la rivière d’Agout témoigne encore de cette industrie utilisant l’eau, les « caussines » à traiter les peaux se trouvaient au niveau le plus bas des habitations, en accès direct sur la rivière. Un document fort intéressant conservé dans la série J (85) et datant de la fin XVIIe ou du début XVIIIe siècle (86), présente les avantages de rendre la rivière d’Agout navigable d’un point de vue économique et commercial. Il décrit avec précision le contexte économique et commercial existant, et les activités qu’il conviendrait de développer avantageusement au moyen de cette nouvelle voie de communication.

Le massif montagneux représente déjà une bonne source de bois pour les fours des manufactures et pour la fabrication de toutes sortes d’outils. Les manufactures textiles sont déjà implantées dans tout le Castrais et le Mazamétain. On fabrique des molletons et cordelats (87) à Mazamet, Boissezon, Cambounès et Brassac ; des droguets (88) croisés fil et laine dans le vallon et la montagne des deux Saint-Amans, Lacabarède, Rouairoux, et Labastide-Rouairoux ; des droguets unis à Castelnau-de-Brassac, Ferrières, Espérausse, Viane, Lacaze et Sénégats ; des draps à Lacaune ; des frizons (89) à Labruguière. Les manufactures de Castres fabriquent les bayettes (90), ratines (91), frizons, bas de laine et de coton, cotonades. Ces textiles s’expédient vers les foires de Bordeaux ou vers le Canada. Le dictionnaire général du commerce, publié en 1741, confirme ces fabrications et explique d’une façon plus large, que les manufactures de laineries, établies dans les deux généralités de Languedoc, étaient destinées pour le Levant et pour la Suisse, l’Allemagne et pour plusieurs provinces de France (92).

Ce précieux document de la série J parle aussi de la fabrication de parchemins, ce qui est  plus inattendu. Depuis longtemps on a fait une grande quantité de parchemins à Castres qui se consomment dans toute l’Europe (93). En effet, depuis longtemps à Castres, les parcheminiers exploitent les « peaux mortes » de moutons, probablement au sortir de la boucherie (94). Ce travail de séparation de la laine et de la peau sur des animaux morts sera perfectionné par les Mazamétains au milieu du XIXe siècle pour mieux conserver la qualité des deux matières ainsi obtenues, la laine et la peau. Appelée « délainage », cette technique devient une industrie florissante grâce aux talents commerciaux des industriels protestants mazamétains, faisant la gloire de Mazamet.

Il existe aussi une industrie de la soie à Lavaur. Si M. de Basville n’en parle pas, M. de Voisins Lavernière y remédie au début XIXe siècle, en publiant une « Notice sur les soies du département du Tarn » (95), évoquant les filages et les tissages qui s’y réalisaient par la volonté des évêques dans le cadre de l’Hospice notamment, dans un premier temps. Puis on fait venir, en 1757, le sieur Reboul, de Lyon. Sa famille et ses ouvriers sont mis en possession d’une manufacture. Vaucansson, grand mécanicien de son temps, est même appelé pour y créer des métiers affectés aux hauts-tissages. Lampas, damas, brocatelles, autant de beaux tissus de qualité, étaient fabriqués dans la manufacture de Lavaur. (96)

Pour finir cet aperçu des industries d’Ancien Régime, il faut évoquer, comme le fait M. de Basville, au XVIIIe siècle, les mines de charbon du Carmausin. Si à la fin du XVIIe siècle, la noblesse se réserve les exploitations, c’est en 1752 que le marquis de Solages, seigneur de Carmaux, obtient du roi une concession pour extraire et vendre le charbon de Carmaux.